A méditer… extrait du livre « La botanique du désir » de Michael Pollan

« Cet après-midi, je fus pris d’un doute : ne commettions-nous pas une grossière erreur ? N’étions nous pas aveuglés par notre vanité ? L’abeille se voit probablement elle aussi comme un sujet, et considère sans doute le végétal qu’elle pille comme un objet. Nous savons bien cependant qu’elle est victime de son imagination : en réalité, la plante manipule habilement l’insecte afin de lui faire transporter le pollen d’une fleur à l’autre.
Il s’agit là d’un exemple classique de « coévolution ». Dans une relation de ce genre, chacun cherche à faire pencher la balance en sa faveur, mais finit par rendre service à son partenaire : le pommier nourrit l’abeille, et l’abeille transporte les gènes du pommier. Aucun des deux protagonistes n’étant conscient de ce qui se joue, la traditionnelle distinction entre sujet et objet n’a ici aucun sens.
Je m’aperçus alors qu’entre moi et ma pomme de terre les choses n’étaient pas tellement différentes. Nous entretenions nous aussi une relation de coévolution, qui remontait en fait à la naissance de l’agriculture, voilà plus de dix mille ans. Comme la fleur du pommier, dont les abeilles ont sélectionné sur d’innombrables générations la forme et le parfum, la taille et le goût de la pomme de terre sont le résultat de choix humains successifs – ceux des Incas et des Irlandais, mais aussi des gens qui, comme moi, commandent des frites chez Mc Donald’s. Chacune des deux espèces animales effectue sa sélection selon certains critères : symétrie et douceur pour l’insecte, calibre et valeur nutritionnelle pour l’homme. Le fait que ce dernier ait acquis au cours de son évolution la capacité de prendre conscience de ses désirs ne change absolument rien du point de vue de son partenaire végétal. Sur un plan purement génétique, comme tout être vivant, la plante se soucie uniquement d’engendrer d’autres exemplaires de lui-même. A force de tâtonnements, les végétaux ont découvert le meilleur moyen d’y parvenir : inciter les animaux – hommes ou abeilles, peu importe – à propager leurs gènes. Comment ? En agissant sur les désirs, conscients ou inconscients, de ces derniers. A ce jeu-là, les fleurs et les tubercules les plus doués parvinrent à croître et à se multiplier. »

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