A méditer…extrait du livre « De Darwin à Lévi-Strauss, L’homme et la diversité en danger » de Pascal Picq

Les jardins de l’agrodiversité

« L’agrodiversité recouvre toutes les variétés de plantes et d’animaux que les sociétés humaines ont sélectionnées à partir d’espèces sauvages. […]

D’ici quelques décennies, la quasi-totalité de la production agricole végétale reposera sur quatre grands types de plantes : le riz, le soja, le maïs et le blé. La recherche de productivité assure la mainmise des grands groupes industriels à tous les niveaux : des semences aux transformations en produits consommables (transport, emballage, distribution). Aujourd’hui, la biodiversité de milliers de fruits et légumes -sans oublier les céréales- se retrouve menacée d’extinction et ne persiste que dans les jardins. Ce sont les derniers lieux protégés des appétits de la grande agriculture dite «conventionnelle», autour des maisons, des villages et dans les villes. Or la menace la plus immédiate vient de la disparition des savoir-faire agricoles pour faire pousser et fructifier les variétés dans les vergers et les potagers. Des connaissances empiriques et séculaires s’éteignent avec les derniers jardiniers. […]

Les jardins sont autant de microsystèmes écologiques qui préservent la diversité génétique intra- et interspécifique des plantes et des pratiques agricoles. Car il existe des connexions aussi évidentes que nécessaires entre l’agrodiversité, les peuples, les cultures, les paysages et les climats. [… ]L’agro-agressivité de la culture conventionnelle finit par avoir raison de l’agrodiversité.

Même si c’est très louable, il ne sert à rien, sauf pour les muséums et les banques de données purement conservatoires, de se contenter de stocker des graines et des gènes. […] Un peu comme ces plantes fossiles ou même contemporaines rangées dans de magnifiques herbiers mais dont plus personne ne connaît le nom. C’est de la conservation dite ‘statique’, alors que l’évolution et l’adaptation s’inscrivent dans des dynamiques. Les jardins, les fermes répondent à ces exigences. Plus encore, les jardins sont à la fois des conservatoires vivants et anthropologiques des méthodes agricoles et des laboratoires d’expérimentation. Des flux de gènes passent entre des variétés de la même espèce et aussi entre espèces, la génétique des plantes «bricolant» plus que celle des animaux. Chaque jardin se démarque comme un petit écosystème se distinguant au gré des microclimats, des orientations, des habitudes et des traditions des jardiniers, comme de leurs humeurs et de leurs échanges avec les autres jardiniers ; autant d’expériemntations créatrices de variations. Les conceptions technicistes et productivistes de l’agriculture moderne persistent à négliger les facteurs culturels, traditionnels, esthétiques et socio-économiques à l’origine de tant de variétés aujourd’hui disparues. Car l’étonnante diversité des pommes, des poires, des haricots, des tomates, des salades, des pommes de terre, pour ne parler que des espèces le plus courantes, provient de ces caprices de jardiniers.

Heureusement, les jardins reviennent au goût du jour. Nous avons en effet besoin de retrouver des saveurs des bons légumes, et des bons fruits, même s’ils ne se présentent pas sous des formes standardisés, ce qui est signe, au passage, de diversité génétique. Les crises répétées autour des filières de la viande nous rappellent que les légumes ne sont pas que de simples accompagnements. […] Les restaurants actuels les plus prisés, les plus étoilés et les plus innovants bâtissent leur succès sur la redécouverte de tant de variétés éliminées par les grands marchés, mais préservées et redécouvertes par des jardinier et des maraîchers aux portes de nos villes.

Nous sommes arrivés à une situation aussi dramatique que stupide. L’agriculture dite moderne ou conventionnelle, développée par des ingénieurs et des chercheurs (le plus souvent du sexe masculin) des pays industrialisés et imposée à des peuples trop souvent considérés comme arriérés selon les standards arrogant des pays occidentalisés, nous conduit à une catastrophe annoncée. L’ironie est que l’avenir de la diversité agricole, et donc celui de l’humanité, se trouve entre les mains des personnes exclues de la conception dominante du progrès et de ses acteurs démiurgiques : les personnes à la retraite, les femmes, les enfants et toutes celles et ceux qui sont encore délaissés ou marginalisés parce qu’ils continuent de «cultiver leur jardin». Nourrir l’humanité de demain, c’est compter sur toutes les formes d’agricultures, fondées sur les avancées scientifiques et technologiques les plus avancées et toutes celles, plus locales, qui sont des réservoirs de goût mais aussi de diversité génétique. […] »

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